6
Terra attendait l’arrivée de Katy sur le banc d’autobus, en pensant qu’il était préférable de s’expliquer avec elle loin des oreilles indiscrètes. Il frissonnait. Ce pays était beaucoup plus humide que le Texas. Il lui rappelait l’Angleterre. Il avait arrêté de pleuvoir, mais il faisait froid en ce premier mois de l’année.
— Es-tu bien certain que ce soit la meilleure solution ? demanda une voix familière.
Terra se retourna : Sarah se tenait debout derrière lui, toujours vêtue de sa robe de soirée.
— Comment peux-tu être ici ? s’étonna Terra. Je t’ai libérée en Angleterre à Noël…
— Grâce à toi, je suis entrée dans la lumière, mais les anges veulent que je t’aide à accomplir ta mission. Ils m’ont donné le choix de renaître dans le corps d’un enfant que tu finirais par connaître dans cette vie ou de te guider sous une forme immatérielle.
— Les anges ? Mais de quoi parles-tu ?
— Te souviens-tu de l’accident au Texas ?
— Comment pourrais-je l’oublier ?
— Quelles images en as-tu conservées ?
— Je me rappelle les deux impacts, celui sur le viaduc et celui sur la route. Après, c’est le noir.
— Dans ce cas, permets-moi de te rafraîchir la mémoire. Tu es mort dans cet accident, Terra. Avant que les médecins réussissent à te ranimer, ton âme avait quitté ton corps. Elle est entrée dans un plan supérieur d’existence, où les anges lui ont demandé de retourner sur la Terre.
— Je ne m’en souviens pas, avoua-t-il, consterné.
— Sache seulement que c’est toi qui as décidé de revenir dans ce corps, même s’il était endommagé. Tu ne voulais pas retarder inutilement ta mission. Je suis ici pour t’aider, mais nous devons maintenant établir une nouvelle relation entre nous. Je travaillerai avec ton âme et Amy s’occupera de ton corps.
— Et qui s’occupera de mon cœur ?
— Il n’appartient qu’à toi seul. Fais attention à ce que tu diras à Katy tout à l’heure. Son équilibre est fragile. Tu es un héros à ses yeux et elle a besoin de ton soutien, pas de tes reproches. Ne la laisse pas tomber.
Sarah disparut. L’autobus venait de s’arrêter devant Terra, Katy en descendit, plutôt surprise de trouver son professeur de philosophie, seul sur le banc usé. Il fit signe au chauffeur qu’il ne désirait pas monter et le véhicule poursuivit sa route.
Terra invita Katy à s’asseoir près de lui. Il lui expliqua qu’elle avait un talent certain pour l’écriture, mais qu’il ne voulait surtout pas qu’elle se fasse des idées à son sujet. En baissant la tête, elle affirma qu’elle avait seulement tenté de décrire l’homme qui la rendrait heureuse un jour. Elle s’excusa et promit de ne plus jamais faire de lui un personnage de ses compositions. Elle se montra dès lors plus attentive en classe. Terra comprit que Sarah avait eu raison de lui recommander de faire attention à ses sentiments.
Ce soir-là, assis devant un bon feu avec Amy, un verre de vin à la main et l’âme en paix, Terra décida de lui parler des visites de sa défunte épouse. Amy l’écouta en silence, mais avec un air d’incrédulité.
— Tu ne me crois toujours pas, déplora-t-il.
— Je suis sûre qu’elle te parle, mais je pense que ces conversations ont lieu dans ton esprit, pas dans le monde physique. Selon moi, tu as fait ton deuil, mais tu ne t’es pas encore pardonné cet accident.
— Je ne pouvais pas éviter ce conducteur ivre.
— Crois-tu être responsable de la mort de Sarah ?
— Au début, quand j’ai repris conscience, je me suis en effet senti coupable d’être encore en vie. Mais les médecins m’ont dit que Sarah avait été réduite en bouillie dans l’accident.
— Est-ce que ça te met en colère qu’elle n’ait pas souffert comme toi ?
— Je ne ressens ni colère, ni culpabilité au sujet de cet accident. Peut-être que les fantômes existent vraiment. Peut-être que les âmes ont réellement le pouvoir de revenir sur la Terre.
— Ou peut-être que tu inventes ces conversations avec Sarah pour te justifier de ne pas venir vivre ici avec moi.
— Je le saurais si elle était le produit de mon imagination, se durcit-il. Et je ne m’en sers certainement pas pour t’éloigner de moi, puisque Sarah elle-même insiste pour que je te laisse entrer dans ma vie.
Cette déclaration parut surprendre Amy. Elle déposa sa coupe et mit tendrement la main sur la sienne.
— Elle a dit que tu m’aimais et que je devais aussi apprendre à t’aimer, mais mes sentiments sont si confus ! Je t’assure que je fais de mon mieux pour les démêler.
— Je sais, Terra, mais je préférerais que tu m’en parles au lieu de te refermer comme une huître. Je veux t’aider.
— On m’a enseigné à garder mes émotions et mes pensées pour moi, mais je fais de gros efforts pour changer cette programmation. Je t’aime, Amy, mais je ne sais pas encore très bien comment exprimer ce que je ressens.
— Moi aussi, je t’aime, Terra Wilder, même avec tes hanches et tes jambes synthétiques et ton bel accent étranger.
— Et mon fantôme ?
— Oui, et ton fantôme.
… Terra retourna à son appartement. Il rassembla enfin son courage et fit ses valises. Il résilia son bail et déménagea ses affaires chez Amy. Elle célébra l’événement par un souper gastronomique et une longue nuit d’amour.
Il passa toute la journée du dimanche devant le foyer, à corriger les examens de ses élèves sur les philosophes grecs. Il s’agissait d’une série de questions destinées à mettre à l’épreuve leur compréhension de leurs théories. Terra fut agréablement surpris des résultats, mais le directeur de l’école trouva très suspect, lorsqu’il lui remit les tests, que ces démons obtiennent tous de bonnes notes. Il demanda aussitôt à s’entretenir avec le professeur de philosophie pour obtenir des explications.
— Ils ont tous répondu de façon pertinente, affirma Terra. Quelques-uns ont poussé leur raisonnement encore plus loin et ils ont ébauché des théories plutôt intéressantes. Voulez-vous lire leurs essais ?
— Pas vraiment, se méfia James Miller. Je veux bien vous croire cette fois-ci, mais il est curieux que ces étudiants se mettent à avoir des résultats acceptables tout à coup.
— Ils sont beaucoup plus intelligents que tout le monde le pense, monsieur Miller.
— Nous verrons comment ils se débrouilleront lors des prochains examens.
Terra le salua poliment, plutôt agacé par l’attitude hostile que le directeur avait décidé d’adopter envers les étudiants. Il se dirigea vers la sortie de l’école. Amy l’attendait probablement déjà dans la voiture. Les sept terreurs interceptèrent le Hollandais dans les marches en ciment.
— Il ne vous a pas cru, n’est-ce pas ? se lamenta Fred.
— Évidemment qu’il m’a cru, le rassura Terra. Je suis votre professeur, il peut difficilement mettre ma parole en doute.
Fred lui saisit le bras, le releva et frappa sa paume contre la sienne en lui expliquant que c’était une façon intime de se féliciter mutuellement entre amis. Terra trouva la coutume amusante. Il regarda gambader les jeunes vers l’autobus, puis avança vers le stationnement. Il avait cessé de pleuvoir. Amy en profitait pour prendre un peu d’air près de la voiture. En marchant le long de la rangée d’arbres, Terra releva la main, exposant sa paume : les branches la frappèrent à tour de rôle.
— Mais qu’est-ce que tu viens de faire là ? s’étonna Amy, lorsqu’il la rejoignit.
— C’est une façon intime de se féliciter entre amis, répondit-il en ouvrant la portière du passager.
— Tu n’arrêteras donc jamais de m’étonner.
Terra jeta un coup d’œil au bâtiment de briques rouges perdu au milieu des arbres géants. Amy ne savait pas tout…